Offrez-lui un menu «naturel»!
À chaque année lorsque la fin avril approche, je reçois toujours beaucoup de questions à propos de mes techniques pour attirer les ours et de ce qui entoure les méthodes d’appâtage en général. Dans cette science inexacte qu’est le nourrissage d’Ursus americanus pour l’amener à se commettre dans un secteur donné, chaque fervent du domaine a ses secrets et sa recette personnelle.
Bien que dans la croyance populaire plusieurs personnes pensent qu’il suffise de déposer au hasard des détritus au pied d’un arbre pour aussitôt voir apparaître tous les ursidés du secteur, dans une réalité concrète, c’est quand même souvent un peu plus complexe que ça. Par opportunisme, les jeunes sujets se laisseront certes tenter par un effluve et un buffet invitant simpliste, mais il n’en demeure pas moins que pour motiver l’affluence de sujets dignes de mention, certaines façons de faire plus réfléchies vont vraiment augmenter nos chances de faire mouche.
Par ailleurs, par soucis de respect envers les ours mais aussi pour la faune environnante qui pourrait également se repaître au passage de cette cafétéria improvisée, il est important d’être bien au courant de certains détails d’ordre biologiques mais aussi nutritionnels le tout doublé d’une dose de technique d’usage.
Biologie et ordre naturel des choses
Opportuniste omnivore, l’ours noir compose sa diète à 75% de végétaux et ce dernier adapte son menu quotidien en fonction de 3 saisons. Sa quête incessante de nourriture facile le mène à se repaître du mieux de ce qu’il peut trouver au choix du moment, mais pas nécessairement de n’importe quoi. Les ours sont programmés pour maximiser leur apport énergétique avec un minimum d’effort, et ce trait distinctif influence tout de leur rôle écologique en nature.
Au printemps au sortir de leur torpeur hivernale, alors que leur métabolisme retrouve tranquillement ses fonctions normales, ils recherchent souvent les bourgeons de peuplier faux-tremble, un laxatif naturel qui les aide à se débarrasser de leur bouchon intestinal. Alors qu’à cette période la nature renaît et que les sources alimentaires sont assez limitées, le plantigrade se concentre alors sur la végétation disponible comme entre autres l’herbe grasse fraîche, les pissenlits, le trèfle, les jeunes feuilles etc.
Au printemps l’herbe représente un fort pourcentage de la diète des ours.
D’emblée, histoire de faire le plein de protéines au passage, les fourmis ainsi qu’une panoplie d’autres bestioles et d’insectes s’ajoutent au festin. Bien que considéré à tort comme un charognard invétéré, «Martin» se repaît aussi parfois de carcasses lorsqu’il n’a vraiment rien d’autre à se mettre sous la dent. Les restes d’un mammifère qui a succombé à l’hiver peuvent souvent lui être salutaires au moment opportun le cas échéant, mais c’est généralement un repas de dernier recours. C’est également à ses heures qu’il peut se montrer sous son image de redoutable prédateur pour profiter d’un moment d’inattention d’une mère cervidé et ainsi, se saisir d’un veau orignal ou d’un faon cerf de Virginie. Ce dernier menu est généralement l’apanage des gros mâles qui savent tirer parti des belles occasions pour faire le plein de protéines carnées.
Au fur et à mesure que la saison progresse et que l’été est avancé, la consommation de fruits du moment obnubile l’ours. Bleuets, framboises, fraises, mûres, amélanches, airelles et cerises sauvages sont engloutis sans ménagement. Les insectes sont toujours au menu ainsi que leurs progénitures incluant même des guêpes et bien sûr les larves d’abeilles et leur miel. La carcasse d’un autre mammifère couverte de vers de mouches ne le laisse pas insensible non plus quand l’occasion se présente et dans ce cas précis, ce n’est pas la chaire en putréfaction qui l’intéresse, mais bien les asticots…
Puis, à mesure que l’automne s’installe, le baribal concentre ses efforts sur ce qui lui procure le plus de calories pour augmenter sa masse de graisse. Les noisettes, les glands, les faînes en plus de tous les fruits encore disponibles sur son chemin tels que le pimbina, sorbier, les cenelles d’aubépine et les pommes lui font office de repas quotidiens. En présence de cultures céréalières sur son territoire en secteurs agricoles, il n’hésite pas non plus à consommer sans modération maïs, avoine, orges et autres céréales presque à satiété.
Durant l’été et l’automne, les ours raffolent des petits fruits comme ceux du Sorbier d’Amérique illustrés sur la photo.
Précautions et prise de conscience individuelle
Le marché de la chasse à l’ours a beaucoup évolué au Québec. La poursuite de ce bel animal étant de plus en plus populaire, les divers produits attractants et leur dérivés, destinés à sa poursuite ont également pris de l’expansion dans le commerce de concert avec cet engouement grandissant. En plus des nombreux leurres, appâts synthétisés et produits odoriférants qu’on retrouve sur les tablettes des marchands, depuis un certain nombre d’années, quelques compagnies offrent aux consommateurs des appâts pré-mélangés sous divers formats comme en barils de 45 gallons, en caisses ou en chaudières. Viennoiseries compressées, jujubes mélangés, guimauve périmée combinée avec confiseries diverses, les édulcorants sont à l’honneur et il y en a pour tous les goûts, histoire de confondre l’ours avec sa propension viscérale envers tout ce qui est sucré.
D’un côté pratique, ces produits sont certes très efficaces et vraiment convenants puisque déjà préparés. Ils permettent notamment de sauver un temps précieux à rechercher des denrées d’appâtage, en plus d’arriver dans des contenants faciles à stocker, à transporter et à disposer. Sans parler du fait que tous ces aliments sentent bon. Je me sers moi-même parfois de quelques-uns de ces appâts préparés pour agrémenter certaines de mes stations de nourrissage.
Les appâts commerciaux préparés sont souvent bien pratiques à utiliser.
Cependant, même dans le meilleur des mondes il y a toujours un bémol et ici, je m’en voudrais de ne pas émettre une mise en garde importante à ne pas négliger visant un ingrédient en particulier. Or donc, bien que l’utilisation de ces mélanges commerciaux soit vraiment pratique, certains composants par contre peuvent s’avérer néfastes pour les ours et pour d’autres animaux qui pourraient en consommer de façon régulière au passage. Ici je pointe du doigt tout ce qui contient de la caféine et surtout du cacao transformé. Comme pour le chien, le chocolat est très dommageable pour l’ours. C’est la théobromine contenue dans le cacao qui est responsable de sa toxicité chez les animaux.
Contrairement à l’humain chez qui cet alcaloïde peut avoir des effets réconfortants, chez certains mammifères comme l’ours, elle peut entraîner plusieurs conséquences sur l’organisme en causant notamment une diminution de la fréquence cardiaque lorsqu’à faibles doses, mais peut aussi l’augmenter drastiquement lors de l’ingestion en mesures plus importantes. Selon la quantité ingérée, l’intoxication peut aller jusqu’à entraîner la mort de l’animal. L’humain peut consommer sans réelle conséquence de la théobromine en abondance. Certains animaux par contre et l’ours en l’occurrence, ne possèdent pas les enzymes nécessaires pour la dégrader et son système la métabolise beaucoup plus lentement.
Un ours de la taille d’un labrador par exemple, garde la théobromine dans son organisme trois fois plus longtemps qu’un humain, d’où le risque d’empoisonnement si consommé en grande quantité. Les vétérinaires considèrent qu’une dose fatale de théobromine est généralement estimée à 200 mg par kilo pour un petit canidé. C’est donc à dire qu’un renard de 10-15 livres peut s’intoxiquer mortellement en avalant une vulgaire tablette de chocolat. Ici bien sûr, je tiens à préciser qu’il est question de mélanges contenant du vrai chocolat et non de produits synthétisés à fragrances chocolatées. Donc dans cette ligne de pensée, par simple logique ou par soucis et respect pour la santé animale sauvage, on ne devrait jamais ravitailler nos stations d’appâts avec des aliments contenant du chocolat, même en infime quantité.
En contrepartie, certains pourraient sûrement émettre un bémol et banaliser l’usage de cacao en soulignant que l’ours qu’ils ciblent sera d’emblée éventuellement récolté et que de ce fait, c’est d’un moindre mal. J’en conviens mais s’il ne l’est pas, sa santé risque d’en découdre sans parler des autres sujets qui fréquentent la ou les stations appâtées, en plus de tous les autres représentant de la faune qui y sont aussi potentiellement exposés…
En bout de ligne, tout cela demeure une question de jugement dont l’issue final repose dans les mains de celui ou celle qui fait ses choix d’appâts.
Établir un menu efficace en fonction de la diète naturelle
Comme je le mentionnais en ouverture d’article, dans le domaine de la chasse à l’ours, chacun a sa recette personnelle qui offre son lot de succès. D’un point de vue simpliste mais somme toute efficace, certains favorisent l’apport de pain périmé qui se retrouve facilement sans frais et qui une fois agrémenté de mélasse en vrac et d’huile de cuisson, attire les ours comme un aimant. On y ajoute aussi souvent de la nourriture sèche pour chien ce qui bien que peu diététique il va sans dire, est un bon compromis entre quantité de ravitaillement facile et façon de limiter l’aspect pécunier. Par contre, le pain ne reste pas consommable très longtemps et si les ours ne font pas table rase entre chaque session de ravitaillement, la moisissure s’installe vite dans l’ensemble du mélange et par la suite, les ours n’y prêtent plus d’intérêt. Plusieurs favorisent aussi les viennoiseries récupérées ici et là et, en autant que le chocolat en soit absent justement, on se retrouve avec un buffet invitant qui ne laissera pas un seul ours indifférent.
Ceux qui pourront mettre la main sur des sucreries comme des beignes pourront garder l’attention des ours qui ont la dent sucrée… lesgourmandesdemtl.blogspot.com
Appâts commerciaux préparés de toutes sortes ou mélanges maison, il faut garder en tête que pour l’ours, les appâts de provenance humaine qu’il trouve sur son passage ne représentent qu’une gâterie de plus et non sa source de nourriture primaire. Métaboliquement parlant, le système de l’ours le redirige toujours quand même vers des sources alimentaires non artificielles. Dans cet ordre d’idée, c’est souvent là qu’un poste d’appât ravitaillé partiellement ou complètement avec des éléments naturels va faire la différence.
J’en ai brièvement parlé dans le numéro précédent de 100% CHASSE PÊCHE et, je me permets ici d’être un tantinet répétitif en ramenant le mélange que je priorise avant tout. Il s’agit d’une pâtée constituée d’orge floconnée à laquelle j’ajoute du maïs en grain entiers, de l’huile de cuisson usée et de mélasse en vrac. La matière doit être bien humectée par les liquides et collante sans toutefois être trop saturée. En ce qui concerne les deux ingrédients fluides, j’y vais avec plus ou moins deux parts de mélasse pour une part d’huile usée. Les ours raffolent de ce mélange et puisque qu’il est friable, ils ne peuvent en apporter des morceaux ailleurs, et ils doivent donc le consommer sur place. Le maïs et l’orge étant de nature végétale, ils y retrouvent un apport naturel qui les ramènent un tant soit peu vers une alimentation plus ou moins habituelle si on peut dire, et cette mixture est très prisée par ceux-ci.
Le mélange personnel de l’auteur comme appât pour les ours est constitué d’orge, de maïs en grain entiers, d’huile de cuisson usée et de mélasse en vrac. Le tout bien mélangé dans une mini bétonnière…
Mot de la fin
Quand il est question de leurres odoriférants commerciaux et d’attractants synthétisés selon moi, tous les produits finissent de près ou de loin par être équivalents et à mon humble avis, ils sont tous efficaces à divers degrés nonobstant la marque. Seuls des tests peuvent en prouver la valeur supérieure ou pas et seuls les ours en sont juges au final.
D’un point de vue scientifique ou professionnel par contre, pour déterminer si un attractif est meilleur qu’un autre hors de tout doute, il faudrait faire une série d’essais exhaustifs comparatifs d’un produit et ses équivalents dans la compétition sur une même période. Et, de créer plusieurs groupes témoins dans divers secteurs pour savoir si en bout de ligne, un en particulier s’attire davantage la faveur des ours, nonobstant l’endroit. Dans une moindre mesure cependant, cela reste toujours un choix personnel qui repose parfois ou non sur le résultat d’expériences individuelles.
En sommes, les efforts qu’on déploie pour ravitailler une station d’appâts ont un lien direct avec la façon dont les ours vont y porter intérêt. Le choix des aliments et des attractants qu’on utilise n’est pas banal du tout non plus et peut souvent dans bien des cas, jouer en notre faveur. D’emblée, il est donc faux de croire que ce qu’on dispose dans un baril en forêt n’a pas d’incidence. L’ours n’est pas le vidangeur que plusieurs dépeignent et malgré son côté opportuniste, il est plus sélectif sur ses aliments qu’on pourrait parfois penser. À nous de tirer profit de sa gourmandise tout en prenant soins de ne pas lui donner n’importe quoi pour le compromettre.
L’auteur avec une belle bête récoltée récemment.

