OURS NOIR
Par Louis Turbide
Le patriarche de la Mauricie!
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été fasciné par les ours! Lorsque j’étais âgé d’à peine 6 ans, mon frère Gervais ne manquait pas une occasion pour entretenir ma peur maladive des ours même si en fait je n’en avais jamais vu. Je peux vous dire que j’en ai passé des nuits blanches à craindre qu’un ours ne rentre en pleine nuit dans notre chalet en Gaspésie. J’en ris aujourd’hui mais c’est cette peur irrationnelle qui m’a amené plus tard à vouloir en apprendre toujours davantage en le chassant à chaque printemps.
Mis à part quelques occasions ici et là au fil des ans, c’est vraiment sur la zec Chapeau-de-Paille en Mauricie que j’ai pu côtoyer une quantité impressionnante d’ours en situation de chasse. Et plus on en croise, plus on apprend sur eux! Cet animal est tout simplement fascinant et les moments passés à les chasser et surtout les observer sont tout simplement magiques.
Ayant le privilège de chasser sur un territoire très giboyeux, j’ai pu investir beaucoup de temps à observer leur comportement et comprendre leur dynamique. Quand on a la chance de voir jusqu’à 8 ours en même temps à son site de chasse, je peux vous dire que vous comprenez tous les mécanismes d’intimidation qu’ils peuvent utiliser entre eux et comment ils interagissent. C’est aussi fascinant de constater à quel point l’ours noir est probablement l’animal le plus peureux de la forêt québécoise mais en même temps le plus imprévisible.
Comme tous les chasseurs d’ours, j’ai débuté en récoltant des mâles qui représentent la moyenne des ours récoltés au Québec soit autour de 150 livres puis vient mon premier 200 livres, ensuite quelques 250 livres pour atteindre finalement la barre des 300 livres ce qui est un exploit en soi quand on sait qu’un ours de ce poids peut être âgé de 15 ans facilement. À la chasse à l’ours, un des éléments les plus importants lorsqu’on veut en venir à chasser de gros mâle, c’est de pouvoir les identifier car il est très facile de se tromper. Mais quand on refuse une quarantaine d’ours par année comme c’est mon cas, on finit par développer des petits trucs. Ce n’est pas compliqué, il faut avoir des éléments sur le site qui permettent de mettre en perspective la grosseur de l’ours comme lorsqu’il passe par exemple à côté d’un baril. J’aime bien aussi mettre des caméras en mode vidéo dans les sentiers qui mènent au site. Je fais alors une marque sur un arbre à 36 pouces de hauteur et je peux ainsi cibler des ours qui répondent à mes critères en leur trouvant des traits distinctifs comme une cicatrice, une oreille déchirée ou une coloration particulière.
Saison 2020
Lors de la saison 2020, deux ours d’exception on fait leur apparition sur un de mes sites et ce dès le 20 mai. Selon mes observations, l’un des deux faisait dans les 400 livres alors que l’autre qui semblait très vieux vu sa teinte brunâtre dépassait facilement les 300 livres. Lorsqu’on chasse l’ours et qu’on a la chance d’avoir de tels spécimens sur son territoire, cela devient une véritable obsession.
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En 2020, deux ours d’exception venaient au site de Louis Turbide. Sur la photo A, on reconnait facilement l’ours trophée de Louis à cause de son pelage tirant sur le brun. En photo B, l’autre ours est encore plus gros!
Dès que je les ai vus en photos, c’était décidé. Je récoltais un de ces deux ours ou rien du tout. Puisque ces ours avaient visité mon site très tôt en saison, il n’était pas question que je ne manque aucun week-end jusqu’à ce que Dame chance soit de mon côté. J’ai donc chassé le week-end du 23 mai et du 30 mai sans avoir la chance de les croiser. Pire encore, depuis le 22 mai, il n’y avait plus aucune photo d’eux sur les caméras. Je savais bien qu’ils rôdaient dans les parages mais ils pouvaient être aussi à des kilomètres de mon site. L’avantage que j’avais par contre, c’était que mon site était fréquenté par quelques femelles et cela pouvait tôt ou tard les inciter à revenir y jeter un œil. L’important c’était qu’ils ne devaient pas manquer de nourriture.




Quelques photos de l’ours de Louis avant sa récolte. Dans les 3 jours précédant sa mort, cet ours venait au site au moins 3 fois par jour au site et ce en pleine clarté.
Je me rappelle très bien du week-end du 5 juin. J’avais vérifié la météo et je savais que le vendredi serait un de ces soirs parfaits soit sans vent et chaud. Il faut comprendre que plus il fait chaud au printemps, plus les ours sont actifs et que ces derniers apprécient peu sortir à découvert lors d’une soirée trop venteuse. J’avais donc convaincu ma conjointe de prendre congé pour pouvoir chasser dès le vendredi. Ce fut une excellente décision. Dès notre arrivée au site, les ours étaient actifs et nous n’avions qu’un seul objectif en tête, celui de récolter un de ces deux matures d’exception. Vers 20 heures, un mâle et une femelle firent leur apparition. Le spectacle était merveilleux, ces deux ursidés allant jusqu’à s’intimider mutuellement pour disparaître à la course dans la forêt et revenir. Mais un détail commença à m’intriguer et je n’étais pas le seul. Même les ours entendaient un animal se déplacer au loin en faisant intentionnellement du bruit. Les minutes passèrent jusqu’à ce que je voie apparaître la grosse tête brune à travers la végétation. Dès son arrivée, les deux autres congénères prirent la poudre d’escampette sans demander leur dû. C’était bien un des deux mâles visés.
Je le vois encore, faire exprès pour passer sous un petit cèdre pour simplement laisser l’odeur du patron dans les parages. Je n’avais jamais vu un ours avec un pelage de cette coloration brunâtre. Il était donc facilement identifiable. De plus sa démarche laissait présager que cet ours était sur son déclin tellement elle était particulière surtout au niveau des pattes arrière. On le voit très bien dans la vidéo. Je l’ai laissé avancer vers nous quelque peu et la détonation de ma 30-06 se fit entendre. Ce genre d’ours d’exception dont j’avais rêvé pendant des années gisait au sol foudroyé sur place. Son poids fit grimper la balance à 345 livres et n’eut été de l’arrivée de mon ami Denis, moi et Line aurions eu toute la difficulté du monde à sortir ce trophée du bois. Mais mis à part son poids impressionnant c’est la largeur de sa tête et sa coloration qui m’impressionnèrent le plus. J’étais aux anges!
Ce n’est qu’en 2023 lors du Salon de chasse pêche de St-Hyacinthe que j’ai demandé à Raynald Groleau et André Beaudry de procéder au mesurage du crâne de mon ours. Celui-ci atteignit le pointage de 20 5/16 ce qui me permit d’entrer dans le livre des records Boone & Crockett avec une mention d’honneur. Lors de ce même salon, j’ai pu remettre à une employée du ministère deux dents de mon trophée pour déterminer officiellement son âge. C’était le dernier élément qui manquait pour connaître l’ampleur de ce trophée. L’attente fut très longue et dernièrement le verdict est tombé. Pas 15 ans, pas 20 ans mais bien 24,5 ans. Wow!
Il faut comprendre que pour la grande majorité des ours dont les dents sont analysées l’âge moyen se situe entre 5 et 7 ans. C’est incroyable. J’ai alors poussé les recherches en collaboration avec le ministère pour savoir si ce valeureux guerrier de la Mauricie figurait parmi les plus vieux ours récoltés à la chasse sportive au Québec.
Voici la réponse du ministère :
L’ours noir récolté par M. Turbide, un mâle de 24,5 ans, est le plus vieux spécimen de la zone 26 (Mauricie) pour lequel nous avons pu obtenir une dent afin d’en déterminer l’âge. En effet, celui-ci vient détrôner le record de 22,5 ans, auparavant obtenu par une femelle récoltée en 2009. Bien que l’espérance de vie des ours noirs puisse atteindre 30-35 ans, en milieu naturel, il est plus rare d’observer des ours de plus de 10-15 ans, particulièrement lorsque ceux-ci sont soumis au prélèvement par la chasse et le piégeage. Notons par ailleurs que dans la zone 26, l’âge moyen des mâles dans la récolte est de l’ordre de 5 ans.
Nos statistiques de suivis d’âge démontrent que depuis les années 2000, seulement 4 mâles et 9 femelles, âgés également de 24,5 ans, ont été récoltés à la chasse au Québec. Toujours au niveau provincial, notons qu’à ce jour, 16 ours (soient 3 mâles et 13 femelles) de plus de 24,5 ans (25,5 à 33,5 ans) ont déjà été récoltés à la chasse, dans d’autres régions administratives que celles de l’ours de Monsieur Turbide, en Mauricie. Le record est détenu par une femelle de 33,5 ans, récoltée dans la zone 18 (Côte-Nord) en 2007.
Chaque année, les chasseurs et piégeurs peuvent contribuer activement au suivi des populations d’orignaux et d’ours noirs dans différentes régions du Québec, en fournissant les dents du gibier qu’ils ont chassé, ou piégé. En retour, ils peuvent connaître l’âge de l’animal qu’ils ont récolté. En effet, avec le numéro de sa fiche d’enregistrement, le chasseur ou le piégeur pourra obtenir l’âge de la bête qu’il aura récolté. Les résultats sont généralement disponibles au cours de l’été suivant. L’ensemble des informations se trouvent sous ce lien: Collecte de dents des orignaux et des ours noirs | Gouvernement du Québec
Conclusion
Lorsque j’ai commencé à chasser l’ours, jamais je n’aurais imaginé devenir aussi maniaque de cette chasse et encore moins récolter un ours de la sorte. Si on résume, cet ours est le plus vieux ours chassé en Mauricie dont une analyse de dents a été effectuée. Seulement 3 mâles plus âgés ont été récoltés à la chasse sportive au Québec depuis qu’on procède à l’analyse de l’âge à partir des dents. Je tiens à remercier madame Sophie Massé biologiste au ministère pour avoir fait le suivi rigoureux qui m’a permis de connaître l’âge de mon ours!
Bonne saison de chasse !
Le crâne de cet ours a été monté sur une plaque par Création L.J. Un souvenir impérissable.