Pêche au saumon: pas toujours au mérite…
La pêche à la mouche est tout pour moi, sauf une méritocratie, et cela est encore plus vrai dans le cas de la pêche au saumon. En effet, vous aurez beau être parfait certains jours, sa majesté fera tout de même la sourde d’oreille du lever au coucher du soleil. Pourtant, vos lancers seront irréprochables, vos boucles sexy et votre mouche se posera sur l’onde tel un papillon diaphane. De même, les balayages de vos mouches noyées seront millimétrés et les dérives de vos sèches en parfaite harmonie avec le courant. Enfin, vos offrandes sortiront directement de la boîte à mouches d’un guide chevronné, et votre fosse sera remplie de torpilles argentées toutes plus étincelantes les unes que les autres… Pourtant, ce sera le vide intersidéral, la bredouille totale, un flop monumental!
Puis, le lendemain, ce sera l’exact opposé. Du grand n’importe quoi! Vos lancers seront cahin-caha, vos balayages erratiques et vos dérives approximatives. Il n’y aura qu’un seul arbre sur toute la longueur de la fosse et vous trouverez le moyen de vous accrocher dedans! En prime, vous aurez toutes les misères du monde à évaluer les distances et votre mouche se posera une fois sur deux dans le chiendent qui tapisse le rivage de la berge opposée. Bref, le «puck» ne roulera définitivement pas pour vous, mais mystérieusement, comme par enchantement, vous réaliserez trois remises à l’eau en moins d’une heure et le retour au bercail sera triomphal (le code d’éthique du saumonier stipule que la pêche doit cesser après trois remises à l’eau).
Pourquoi je vous raconte tout cela, alors que dans ma dernière chronique, je m’étais engagé à vous présenter une technique de repositionnement aérien qui permet de faire plonger l’offrande avant un balayage ¾ aval? Je vous le donne en mille… Connaissez-vous la sérendipité? Non? Alors voici: la sérendipité est le fait de faire par hasard, par erreur ou par maladresse, une découverte, une invention ou une innovation inattendue, mais qui s’avère fructueuse. La liste de ces coups de chance est longue. Par exemple, les rayons X, la radioactivité, l’insuline, la pénicilline, l’acide acétylsalicylique (Aspirin) et plus près de nous, le Goretex et le… Viagra (pour ne nommer que ceux-là).
OK, mais quel est le rapport? Laissez-moi vous raconter cette anecdote qui s’est déroulée sur une fosse de la rivière à saumon Saint-Jean et vous allez comprendre pourquoi je vous parle de sérendipité, mais surtout pourquoi l’Office québécois de la langue française suggère le mot «fortuité» comme alternative à cet anglicisme. À l’époque, ma boîte à outils de pêcheur à la mouche était loin d’être aussi bien garnie qu’aujourd’hui et je ne connaissais pas encore cette technique que je m’apprête à vous faire découvrir. Pour moi, un lancer parfait était tout simplement… un lancer parfait! Puis, ce jour-là, alors que j’étais au beau milieu d’une rotation en ¾ aval, l’une de mes jeunes protégées débaroule sur ma fosse en gueulant comme une perdue! Je me retourne et l’aperçois qui fonce droit sur moi. Je ne pige pas un broc de ce qu’elle bave, mais impossible de manquer le magnifique saumon qu’elle tient entre les mains. Ça, par exemple! Je m’extirpe dare-dare de la rivière et vous raconte la suite dans le prochain numéro…